L’antiaméricanisme, un humanisme français

La France et les États-Unis d’Amérique partagent une histoire complexe, remontant à l’an 1778 date à laquelle le roi Louis XVI apporta son concours à l’indépendance des treize colonies vis à vis de ce qui était alors l’Empire britannique. Même au beau milieu du XIXe siècle, Napoléon III hésita à s’engager massivement aux côtés de la Confédération contre l’Union afin que les États-Unis fussent divisés. Les armées américaines, elles, pénétrèrent en France par deux fois en 1917 d’abord, en 1944 ensuite. Relation complexe entre deux nations, séparées par l’histoire et les intérêts. Ce fut en France que se développa une tradition critique de l’Amérique : paradoxalement puisque jamais dans leur histoire les Français et les Américains ne se firent la guerre.

Contre l’empire américain d’Europe

Rappelons tout de même que les États-Unis avaient prévu, lors de leur invasion de l’Europe en 1944-45, d’instaurer un « gouvernement militaire allié des territoires occupés » en France ; ce n’est que par l’action résolue du Général qui avait été rallié par la résistance communiste que ce plan américain diabolique fut déjoué de peu. Ce furent donc en raisons de circonstances géopolitiques inédites, celle de l’empire américain d’Europe, que se développa naturellement une réaction contre la puissance hégémonique. L’antiaméricanisme, depuis les conquêtes étasuniennes de la Seconde guerre Mondiale, fut le débouché naturel de la volonté française d’indépendance nationale. La critique antiaméricaine d’après-guerre vint donc principalement de l’étonnante coalition de circonstance gaullo-communiste ; par soucis de grandeur nationale pour les premiers, par rejet intégral de la civilisation libérale portée par l’impérialisme américain pour les seconds. L’antiaméricanisme devint de facto une tradition française savamment entretenue par le Général de Gaulle durant sa présidence qui visait la constitution d’une troisième voie, à la fois géostratégique au service d’une France puissance d’équilibre, et sociale par l’association Capital-Travail, contre les deux géants américain et soviétique. L’antiaméricanisme français ne se rétracta d’ailleurs qu’avec la liquidation du Parti Communiste Français et la trahison du gaullisme. Souvenons donc des critiques acerbes d’un Jacques Chirac encore gaulliste au discours de Cochin de 1978 : « Cette Europe non-européenne mais dominée par les intérêts germano-américains […] sans corps et sans desseins véritables, cette Europe où les sociétés multinationales dictent leur loi aux États […] Cette Europe là : nous ne l’accepterons jamais ». La mort de nos deux remparts antiaméricains, le gaullisme et le communisme, contribua donc à nous soumettre à l’hégémonie de l’empire libéral. La dissolution des souverainetés du peuple français sur l’autel d’un européisme béat, l’abandon de notre modèle romain d’assimilation et notre conversion à la norme communautaire anglo-saxonne, le retour des armées tricolores dans les structures otaniennes ; tout cela fut l’œuvre de l’américanisation et de la trahison de nos élites. Nos élites libérales, notamment Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron déployèrent tous leurs efforts afin de rallier la France à la bannière d’un libéralisme offensif dont le fer de lance était évidemment l’appareil militaro-industriel américain. La réintégration de la France dans le commandement militaire intégré de l’Alliance Atlantique en 2009 fut particulièrement éloquente quant à ce processus d’américanisation de notre pays. Un antiaméricanisme radical est donc aujourd’hui une nécessité absolue pour une France voulant à la fois lutter contre l’atomisation intérieure et son indépendance d’action extérieure. Cruel paradoxe pour qui a déjà lu Le Grand Échiquier du stratège américain Zbigniew Brezinski publié en 1997 et mettant en garde contre les velléités gaulliennes d’une France qui, renonçant à l’empire libéral, mettrait en péril la domination des États-Unis sur l’île-monde eurasienne. Amère déception lorsque l’on songe à l’axe inédit Paris-Berlin-Moscou de 2003 ayant discrédité la guerre d’agression des Etats-Unis contre l’Irak… 

Contre la philosophie du modèle américain

Mais cette critique antiaméricaine n’a pas uniquement trait à la conjoncture géopolitique de la France et de l’Europe ; il s’agit, au-delà, d’un rejet radical et global du projet civilisationnel porté par l’Oncle Sam. Cette deuxième critique porte donc sur la philosophie même de l’Amérique, moderniste et individualiste. Déjà les valeurs radicales de la Révolution française, républicaines et égalitaires, n’étaient pas exactement celles de la révolution américaine, plus libérales. La promotion de la culture et des valeurs de l’Amérique en France s’accéléra après-guerre avec les accords Blum-Byrnes de 1946 permettant la pénétration de l’industrie cinématographique d’Hollywood sur nos marchés. Plus généralement, l’expansion du modèle d’Outre-Atlantique sur le Vieux Continent imposa en Europe une série d’objets-totems, qui dans l’analyse clouscardienne, introduisaient le consommateur à la civilisation capitaliste étasunienne : flipper, blue jean, comics, Coca Cola, etc. Le rejet de ce modèle fut donc à la fois un rejet de la société machiniste, techniciste et aussi moderniste. L’Amérique d’alors apparaît aussi comme une menace, la menace du changement d’une France connaissant une révolution silencieuse abolissant la paysannerie et marquant l’avènement de la société de masse. La gauche dénonçait le caractère totalitaire de cette civilisation de la machine aliénante pour l’Homme ; la droite fustigeait l’esprit américain hypermoderniste accouchant d’une société atomisée, sans liens ni histoire. Société de l’exploitation pour les uns ; société nihiliste sans corps ni âme pour les autres. Les uns attaquaient donc les dégâts de la dérégulation économique, l’écrasement de l’humain et du travailleur par la société de la technique et de la machine, les autres l’avènement d’une société guidée par la déesse Argent, balayant tous les carcans traditionnels dans son expansion hypermoderniste folle. Georges Bernanos dans La France contre les robots semble rassembler en 1944 l’ensemble des critiques adressées à la civilisation étasunienne fustigeant le gouvernement de la technique antihumaniste et l’emballement de la logique du rendement, importés en Europe dans l’entre-deux-guerres par les nouvelles organisations du capitalisme : « La Technique prétendra tôt ou tard former des collaborateurs acquis corps et âme à son Principe, c’est-à-dire qui accepteront sans discussion inutile sa conception de l’ordre, de la vie, ses raisons de vivre. Dans un monde tout entier voué à l’efficience, au rendement, n’importe-t-il pas que chaque citoyen, dès sa naissance, soit consacré aux mêmes dieux ? ». Paradoxe d’une société libérale, né d’un idéal individualiste, mais tout entière dévouée au formatage des esprits à la logique égoïste de l’accumulation capitalistique.

La critique française antiaméricaine fut donc historiquement double, d’abord géostratégique notamment à compter de 1917 et de l’entrée des Etats-Unis dans la Grande Guerre en tant que Puissance mondiale ; philosophique ensuite, contre l’hégémonie du dieu Rendement et de la déesse Argent sur une société atomisée du règne de l’individu. Aujourd’hui le rétablissement d’une France libre et indépendante grâce à l’action d’une République souveraine ne saurait se dispenser d’une critique globale et intégrale antiaméricaine.

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