Le 19 janvier, Alexei Navalny sortait un documentaire qui a beaucoup fait réagir  et qui aurait provoqué son arrestation lors de son retour en Russie. Ce documentaire (voir ici: https://www.youtube.com/watch?v=ipAnwilMncI&t=3459s) revient sur le palais que le dirigeant de la Russie possèderait au cap Idokopas dans la région de Krasnodar, selon les affirmations (non confirmées) de la Fondation anti-corruption (FBK), ONG créée en 2011 par Alexei Navalny. Mais dans cet article il s’agit d’interroger les réalisations architecturales de la période du président Poutine (au pouvoir depuis 1999) et de son entourage.

Existe-t-il une architecture de la période poutine, un style poutinien? Pourra-t-on parler un jour d’un patrimoine architectural hérité d’un règne maintenant de plus de vingt ans à la tête du plus grand pays du monde?

Palais du cap Idokopas, Russie, 2000

Au-delà il s’agit aussi d’interroger la production architecturale de l’élite politique de la Russie contemporaine, car le palais situé sur le cap Idokopas apparaît comme la réalisation paroxysmique, parmi une série d’autres constructions de palais édifiés par et pour les dignitaires du régime russe et ses alliés oligarques. La résidence du cap Idokopas, ainsi diplomatiquement nommée dans tous les médias russes, a été construit au sein d’un vaste domaine, au bord de la mer Noire, à proximité de la ville balnéaire de Guelendjik, Oblast’ de Krasnodar. Le chantier de ce vaste complexe dure déjà depuis quinze ans, et l’affaire ne date pas de la vidéo postée par Navalny en janvier 2021, puisque des premières révélations sur cette propriété secrète de Vladimir Poutine ont été faites dès 2011. L’affaire politique nous intéresse moins ici que l’analyse de la construction en elle-même. Avant de nous pencher sur les aspects proprement architecturaux, il faut savoir que la majeure partie des dépenses n’ont pas été pour le palais lui-même, ni pour les somptueux intérieurs néo-rococo. Les ouvrages d’art, réalisés pour assurer au complexe une totale autonomie énergétique et une sécurité maximale vis-à-vis des ingérences extérieures, constituent les véritables exploits constructifs du palais de Poutine, comme l’ont révélé les entretiens avec d’anciens ingénieurs du chantier, publiés récemment par Meduza.

Vue de la falaise du cap Idokopas

On retiendra ainsi que le rocher où se trouve le palais a totalement été évidé pour y accueillir un bunker, des caves à vin, un tunnel de 100 mètres conduisant directement à la plage, des ascenseurs, des infrastructures techniques telles que ventilation, évacuation et système d’épuration des eaux usées, installations de pompage etc. Le coût d’une telle infrastructure souterraine, creusée à même la roche, représente au moins celui de deux stations de métro. On énuméra également l’importante chaufferie alimentée en énergie par un gazoduc, le palais de glace accueillant les matchs de hockey, les pistes d’atterrissage pour hélicoptères, les deux imposants immeubles accueillant le nombreux personnel technique et militaire, l’antenne pour les communications gouvernementales, etc.

Le palais a été construit en béton, mais les façades ont été pudiquement parées de revêtements de marbre ou de granit. De plan rectangulaire, les ailes du palais sont organisées autour d’une grande cour centrale délimitée par des arcades sur colonnes, qui renvoient plutôt à l’architecture palatiale de la Renaissance italienne. Quatre pavillons marquent les angles du palais. Les façades, donnant sur les jardins et la mer, synthétisent ce que l’on pourrait désigner comme un pot-pourri du vocabulaire classique pour nouveau riche : arcades en plein cintre, serliennes, corniches, colonnes doriques et ioniques !

Villa Rotonda réalisée par Palladio, Vicence, v.1560
Palais du cap Idokopas, Russie, 2000

L’avant-corps central, donnant sur la mer, est marqué par un portique, supporté par deux paires de colonnes ioniques, dont l’entablement et la corniche bien trop larges s’articulent de manière très maladroite avec le reste des façades. On remarquera que cet espace n’est même pas couvert par un toit, enlevant à ce portique son utilité fonctionnelle première. On remarquera en particulier l’usage immodéré de ces balustrades baroques sérialisées, que l’on peut facilement acheter dans n’importe quel Jardiland. Autrement dit, rien de très original que l’on puisse trouver dans cette architecture, mais plutôt la réplique gigantesque d’une villa de parvenu de la banlieue de Moscou, très maladroitement réalisée.

Palais d’Hiver, Moscou, v.1750

Un élément du palais a particulièrement attiré l’attention du public, il s’agit de la porte d’honneur, qui est fermée par une grille en tout point identique à celle qui se trouve au palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg. Cela prouvant sans doute que Poutine se prend bien pour un tsar et qu’il souhaite inscrire son palais dans la continuité des résidences impériales. Certaines tranches de la composition sont relativement bien réussies, et pourrait par certains aspects rappeler les façades du Palazzo Te de Mantoue. Mais c’est sans aucun doute dans le riche répertoire de l’école palladienne, qui connu en Russie un développement et un enrichissement remarquable à partir du XVIIIe siècle, notamment à travers l’œuvre d’architectes comme Nikolaï Lvov, Ivan Starov, Giacomo Quarenghi ou encore Matveï Kazakov, que l’on doit trouver les préférences du président. Poutine, qui est originaire de Saint-Pétersbourg, a pu être dès son enfance étroitement familiarisé avec divers courants, issus du creuset italien, comme le baroque tardif ou le palladianisme qui ont façonné l’architecture de l’ancienne capitale impériale.

C’est aussi dans cette tradition que Poutine s’inscrit, tout comme une grande partie des nouvelles élites économiques de la Russie postsoviétique. Palais vénitien ou florentin, il est tout autant peut-être oussadba (maison de campagne aristocratique) palladienne des environs de Moscou ou de Saint-Pétersboug que sanatorium stalinien édifié dans les années 1930-1950. L’architecture néo-classique, et en particulier sa variante palladienne, a incarné pour les élites russes depuis trois siècles fortune économique et volonté de puissance.

Maison de plaisance de Znamenskoïe-Raïok, Russie, v.1780

Il ne servirait pourtant à rien de retracer les différentes sources d’inspiration de ces architectures oligarchiques. Leur généalogie est sans doute bien plus vulgaire, prenant naissance dans le courant architectural postmoderne, qui pris son essor en Russie à partir des années 1980, avant de connaître une apogée qui dura presque vingt ans sous la férule de Iouri Loujkov, maire de Moscou de 1992 à 2010. On parlera d’ailleurs de « style Loujkov », incarné par les productions architecturales d’architectes comme Mikhaïl Posokhin ou Sergeï Tkachenko au cours des années 1990-2000.

Architecte Sergeï Tkachenko, Centre pour le chant d’opéra Galina Vichnievskaïa, Moscou, année de construction : 2002

L’architecte du palais de Poutine est Lanfranco Cirillo, un Italien originaire de Brescia, totalement inconnu du public, bien qu’il soit depuis le début des années 2000 l’un des architectes les plus emblématiques de la postmodernité oligarchique, en raison de l’ampleur des œuvres réalisées dans le secret pour divers commanditaires privés.

Villa appartenant anciennement à Vagit Alekperov à Bakou.

Cirillo travailla d’abord au début des années 2000 pour la compagnie pétrolière russe Lukoïl, construisant notamment des maisons pour le président de cette compagnie, l’oligarque Vagit Alekperov. Il reçu ensuite des commandes de dirigeants de Gazprom et de Novatek, dont l’un des propriétaires est un ami de Poutine, le richissime Gennady Timchenko. Cirillo affirme lui-même qu’il aurait construit des résidences pour quarante-trois milliardaires russes. Lanfranco Cirillo se perçoit désormais comme le Rastrelli de Poutine, et il souhaiterait sans doute ne plus être ainsi honteusement caché et devenir pleinement le premier architecte d’un régime qui pourrait durer jusqu’en 2036. En 2015, Cirillo a participé au concours lancé pour la construction d’un nouveau parlement, la Douma russe, devant déménager dans un nouveau quartier gouvernemental de 17 hectares, décentralisé à l’ouest de la capitale. Comme on peut le voir sur le site de la Douma, le grandiose projet de Cirillo fut officiellement présenté aux députés. L’architecture de ce mastodonte classicisant, digne de la Germania de Speer, renverrait par la composition tout autant au modèle du Parlement autrichien de Vienne, à l’architecture du palais de Tauride à Saint-Pétersbourg qu’à l’architecture des sénats américains.

Projet de la Douma par Lanfranco Cirillo
Capitole, USA, v.1800

Le corps central surmonté d’une imposante coupole, rappelant plutôt celle du palais d’un despote oriental, est flanqué par deux bâtiments latéraux qui ressemblent beaucoup au Reichstag allemand. Le bâtiment du soviet de la Fédération (chambre haute du parlement) reprend quant à lui l’architecture du palais du Sénat de Matveï Kazakov au Kremlin. Certains y verront aussi la réminiscence du grandiose projet de reconstruction du palais du Kremlin pensé dans les années 1770 par l’architecte Vassili Bajenov pour l’impératrice Catherine II (ci-dessous). Il est tout à fait significatif de remarquer qu’Alexeï Navalny s’est principalement concentré dans ses enquêtes sur les patrimoines immobiliers et sur leurs aspects les plus visibles, à même d’incarner de la manière la plus palpable les fruits de la corruption, quitte d’ailleurs à s’attarder sur des questions relativement anecdotiques au regard des sommes qui ont pu être détournées et qui dorment pour certaines sur des comptes offshore ou qui travaillent actuellement en tant qu’actifs dans des opérations financières diverses, des participations d’entreprises.

Mais la médiatisation des faits de corruption devait nécessairement passer pour Navalny, sans doute afin de mieux convaincre son public, par leur visualisation matérielle à travers ce qu’il y a de plus physiquement concret, c’est-à-dire des bâtiments.

La longue série des enquêtes mise en ligne par Navalny pourrait ainsi être assimilée à une longue enquête architecturale, qui offre donc une ressource précieuse et matière à réflexion pour les historiens de l’architecture. Tentons d’aborder les exemples qui nous apparaissent les plus emblématiques.

Palais Shuvalov, Moscou, v.2000

Tout d’abord, le palais rococo d’Igor Shuvalov, ancien premier vice-premier ministre de la Fédération de Russie (2008-2018), édifié à proximité du parc d’innovation Skolkovo, la Silicon Valley russe. Pour dissimuler le palais aux regards indiscrets, outre que le vaste domaine est entouré de hautes palissades et masqué par de nombreux bois, les immeubles haut de gamme construits à proximité ont vu leurs façades donnant sur le palais tout simplement être rendues aveugles, pour des raisons de sécurité selon les autorités. Le motif du dôme surmontant l’espace central formé par le salon ovale (salon à l’italienne) et le vestibule renvoie directement aux modèles des années 1760-1770, on pourrait ainsi penser aux projets de l’architecte Charles de Wailly. Le chantournement des lignes, que ce soit dans la composition des toits ou celle des chambranles des fenêtres, renvoient clairement à la mode rococo des années 1760, sous le règne d’Elisaveta Petrovna et celui du malheureux Pierre III .

Château de Montmusard réalisé par De Wailly, Dijon, v.1760

Voici les palais jumeaux des frères milliardaires Rotenberg (ci-dessous), notamment propriétaires de la SMP Bank, proches amis de Poutine depuis qu’ils faisaient du judo ensemble à Léningrad.

On retiendra enfin le palais d’Alexeï Miller (ci-dessous), le patron de la compagnie d’État Gazprom, construit au bord du réservoir d’eau d’Istra dans la banlieue de Moscou. Le « Millerhof » fait la synthèse du palais royal de la Granja près de Madrid, dans la composition générale, et de l’architecture des résidences aristocratiques pétersbourgeoises en ses parties.

Сes palais ne sont pas des investissements immobiliers rentables, il sont très chers à mettre en œuvre, leur prix de vente potentiel serait bien moindre que leur coût de construction et de maintenance qui se chiffrent à plusieurs millions de dollars par an. Ces palais auraient  du mal à trouver des acheteurs.

Palais japonais, Dresde, v.1715

Il s’agit bien d’investissements permettant de blanchir de l’argent ou de jouir d’importantes sommes détournées. Le véritable propriétaire est caché derrière des sociétés écrans, souvent des sociétés offshore enregistrées dans des paradis fiscaux; en russe on appelle ces dispositifs des « matriochkas » puisqu’il peut y avoir un emboîtage de plusieurs sociétés offshore comme dans une poupée gigogne, (enregistrés au Luxembourg, îles Caïmans, Panama, Chypre…), avant d’arriver au véritable détenteur de la propriété.

Palais de la Culture et de la Science, Varsovie, 1952-1954

Le point commun entre ces nombreuses résidences, outre leur mauvais goût apparent, est leur préférence pour les styles baroque, rococo et le palladianisme; autrement dit, les goûts de l’élite politique russe privilégient nettement l’héritage du XVIIIe siècle, voire du début du XIXe siècle. Cela ne veut pas dire qu’ils souhaitent reconstituer ce style de manière authentique, autrement ils auraient préféré investir dans la restauration de véritables monuments historiques, des résidences princières ou des oussadbas, dont beaucoup sont actuellement dans un état déplorable (voir plus haut).

Le palais du directeur de la sécurité de Dmitri Medvedev, le général FSO Mikhaïl Mikheev, Moscou, v.2000

Ces dignitaires veulent du neuf et du confort, ils souhaitent également flatter leur orgueil par la construction de leur propre palais, s’appuyant plus volontiers sur les réinterprétations historicistes des styles de l’ancien régime, et des expériences passées tels que l’éclectisme de la fin du XIXe siècle, l’école néo-classique russe des années 1910, et enfin l’architecture dite stalinienne des années 1930-1950. La plupart de ces constructions, notamment de nombreuses villas construites par les cadres du parti Russie unie, se trouvent dans la banlieue chic de l’ouest de Moscou, une zone appelée Rublevka, du nom de la route qui traverse ces différents villages. Ces anciens villages paysans ou de simples datchas, ont été transformés en gated communities, où dignitaires du régime côtoient oligarques et nombreuses stars de l’industrie du divertissement russe. C’est une zone bien loin du centre-ville où se trouvent les palais gouvernementaux. Il vaut toujours mieux être avec ses pairs que de voir des passants que l’on ne connaît pas! Si ces constructions sont aujourd’hui perçues comme des repoussoirs politiques, des incarnations de la corruption et de la décadence culturelle de l’élite politique et économique russe contemporaine, elles s’inscrivent également dans une histoire de l’architecture de la Russie, et apparaîtront dans le futur comme les phénomènes emblématiques d’une époque.

 Article Stéphane G., correction V.

 

À propos de l’auteur

Docteur en histoire de l'art.

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