Caricature de @falite983 (Twitter)

 

Les grands inconnus du communisme, épisode 1 : Gracchus Babeuf, le premier communiste ?

 

La propriété est odieuse dans son principe et meurtrière dans ses effets

  Gracchus Babeuf

 

Engels, Marx, Staline, Castro, Mao, les noms des théoriciens ou politiciens communistes les plus connus sont porteurs d’un sens et d’une histoire. S’ils ont marqué l’Histoire et ont imprégné la mémoire du communisme, d’autres noms, moins connus, ont un poids non négligeable dans l’histoire du communisme. C’est le cas de Gracchus Babeuf (1760-1797), parfois considéré comme l’inventeur du premier système communiste. Le révolutionnaire et écrivain français a effectivement proposé en 1795 une vision particulièrement égalitariste de la Révolution. Mais Babeuf est-il réellement le premier communiste ?

Pour aborder cette épineuse question, arrêtons nous sur la touffue notion de « communisme ». Non pas qu’elle soit trop complexe à observer, mais le terme mérite d’être précisé. De trois définitions qu’il faut retenir, soit le communisme est un synonyme de « mouvement communiste international », soit il s’agit de l’alliance politique et idéologique dominée par l’URSS lors de la guerre froide, c’est-à-dire le bloc de l’Est. Le communisme peut aussi désigner un ensemble de doctrines, inscrites dans leur contexte propre et issues des théories marxistes. C’est ce dernier sens qui entre en jeu lorsqu’il s’agit de savoir si Babeuf est le premier communiste.

Il faut dire néanmoins que Babeuf ne partage presque rien avec certaines de ces doctrines, tout comme Marx ne partage presque rien avec certaines d’entre elles non plus. Considérons seulement que le point de départ des idéologies communistes est le marxisme, et tentons de voir si celle de Babeuf peut être admise comme l’une d’entre elles, avant l’heure. Il faut par conséquent davantage s’atteler à comprendre si Babeuf est un précurseur et un modèle de Marx qu’à essayer de tirer de douteux parallèles entre Babeuf et un ensemble disparate d’idéologies, dans la mesure où un des rares points communs de celles-ci est qu’elles trouvent leur source dans le marxisme.

S’il n’est ici pas pertinent d’étudier la Révolution, une période historiquement riche et complexe dont les causes et effets sont encore très débattus au sein de la communauté historienne, il est pourtant nécessaire de poser quelques éléments contextuels sans lesquels il serait complexe de comprendre la vie de Gracchus Babeuf et les enjeux qui y sont liés.

Jean-Pierre Houël, La prise de la Bastille, 1789.

Les bornes chronologiques de la Révolution française sont acceptées de manière plutôt unanime parmi les historiens, elle débute le 5 mai 1789, avec les États généraux, c’est-à-dire une assemblée convoquée par le roi (en l’occurrence, Louis XVI) rassemblant tous les ordres : le clergé, la noblesse et le tiers état. En 1789, l’assemblée, qui ne s’est pas tenue depuis 1614, a pour but de régler la crise financière en France. La Révolution française se termine le 9 novembre 1799, avec le coup d’État de Napoléon Bonaparte. Le consensus historien veut aussi que la Révolution se soit passée en deux temps, d’abord, en passant d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle, le 13 septembre 1791, lorsque Louis XVI accepte la Constitution de la toute récente Assemblée constituante, sous la pression des émeutes, puis à la Première République, le 21 septembre 1792,  sous le régime de la Convention nationale.

Cette révolution en deux temps est toutefois le résultat d’un processus, que l’on divise généralement en quatre périodes distinctes définies par le régime en place : Assemblée constituante, Assemblée législative, Convention, Directoire (ce dernier, composé de cinq chefs du gouvernement, est instauré en 1795 pour empêcher qu’un nouveau régime tyrannique, comme la Terreur de Robespierre, ne se reproduise). La période de la Convention nationale (21 septembre 1792 – 26 octobre 1795) nous intéresse particulièrement ici, elle est composée de trois groupes politiques dont les représentants à la Convention sont élus par le peuple : la Montagne, groupe républicain de « gauche radicale » essentiellement composé de jacobins – incarné par les célèbres Robespierre, Danton et Marat, et dont Babeuf fait partie – , La Plaine (ou Le Marais), groupe républicain le plus modéré, et majoritaire à la Convention, et La Gironde, opposée aux montagnards, notamment parce que son électorat est essentiellement provincial, contrairement à la Montagne, qui est soutenue par une majorité parisienne.

Si ce découpage historique est accepté par la majorité des historiens, une partie de l’historiographie, à tendance marxiste essentiellement, estime que la chute de Robespierre marque la fin de la Révolution française, alors que d’autres courants historiographiques revendiquent que la Révolution a continué après le coup d’État de Napoléon sous le Consulat (qui deviendra le Premier Empire). Il n’empêche que ce fait historique particulièrement marquant – qui a entraîné la suppression de la société d’ordres, une plus grande division de la propriété foncière, la limitation de l’exercice du pouvoir politique, le rééquilibrage des relations entre l’Église et l’État et la redéfinition des structures familiales – est retenu comme la date charnière qui sonne le glas de l’époque moderne et le début de l’époque contemporaine (en France du moins, les autres pays occidentaux n’utilisent pas cette périodisation).

Cet éclaircissement sur les termes employés et le contexte historique étant terminé, tâchons de déterminer si Babeuf est effectivement le premier communiste, au travers d’une brève biographie, de son idéologie illustrée par son oeuvre la plus célèbre et de l’hypothétique influence qu’il a exercée sur Marx.

La vie de Babeuf

Gracchus Babeuf âgé de 34 ans,
gravure de François Bonneville,
Paris, BnF, département des estampes, 1794.

Babeuf figure, au même titre que Charles-François Bouche, Françoise Goupil ou Manon Roland, au panthéon des révolutionnaires français tombés dans un relatif oubli après leur mort au lendemain de la Révolution de 1789. Né le 23 novembre 1760 à Saint-Quentin, dans l’Aisne, François Noël Babeuf commence à travailler à 12 ans comme terrassier. Sa mère est femme au foyer et son père est employé dans les fermes royales. Issu d’un milieu modeste, Babeuf trouve néanmoins un travail à 17 ans en tant qu’apprenti chez un notaire feudiste (juge spécialisé dans le droit féodal sous l’Ancien Régime) qu’il occupe jusqu’à ses 21 ans, avant de se mettre à son compte, alors spécialiste du droit féodal.

Babeuf se fait connaître dans la seconde moitié des années 1780 pour ses théories en faveur de l’égalité et de la collectivisation des terres, thèses dont il tire l’inspiration dans les écrits de Rousseau et dans ses observations quant à la dureté de la vie pour les prolétaires. Lorsque la Révolution éclate en 1789, Babeuf se fait journaliste, il est correspondant pour le Courrier de l’Europe. Il participe aussi au cahier des doléances de sa commune, Roye. Fermement opposé aux impôts indirects, il milite pour leur abolition, ce qui lui vaut d’être arrêté en 1790 puis d’être libéré après deux mois passés derrière les barreaux grâce à l’intervention du célèbre révolutionnaire Marat. À sa sortie, Gracchus Babeuf se montre plus politique encore, il critique le suffrage censitaire, s’insurge contre le catholicisme qu’il considère comme incompatible avec la liberté et se prononce publiquement en faveur de la République. Le journal qu’il a lui-même créé, le Correspondant picard, lui sert de vecteur discursif. Subversif mais apprécié, Babeuf est élu en 1792 à l’Assemblée électorale de la Somme. Il fuit l’année d’après à Paris, où il soutient les revendications des sans-culottes et critique violemment la Commune de Paris établie le 14 juillet 1789. Il soutient l’action des montagnards dans la mesure où il espère atteindre la parfaite égalité, point de vue qu’il partage avec les robespierristes. Néanmoins, son attachement à Robespierre et aux montagnards reste flou: s’il partage un certain nombre d’idées avec eux, il n’hésite pas non plus à les critiquer. Robespierre est souvent nommé « Maximilien l’Exterminateur » dans ses écrits et il considère la Terreur comme « un plan populicide ». Babeuf prend en 1794 le prénom de Gracchus, en référence aux frères Gracques, hommes d’État romains. Gracchus Babeuf étonne par son progressisme et son égalitarisme, il fonde le Journal de la liberté de la presse qui devient « le tribun du peuple » et récolte une forte audience.

34e numéro du tribun du peuple, Gracchus Babeuf, 6 novembre 1795.

De plus, il milite pour l’admission des femmes au Club électoral, un club de discussion des sans-culottes dont il fait partie, pour l’abolition de l’esclavage et contre les massacres de Vendée. Ces prises de position clivantes font de Babeuf un ennemi du gouvernement, qui tente de l’arrêter en janvier 1796. Mais Babeuf échappe à la politique de répression du gouvernement et entre dans la clandestinité. Il commence alors à organiser la Conjuration des Égaux, un groupe de révolutionnaires souhaitant renverser le Directoire et appliquer la Constitution de l’an I, c’est-à-dire la constitution de 1793 prévue par la convention montagnarde et composée d’une déclaration des droits de l’homme ainsi que d’un plan visant à instaurer un régime parlementaire particulièrement démocratique.

Depuis Paris, Babeuf contrôle l’État-major de la Conjuration des Égaux avec six autres camarades. Il est important de citer les noms de ces révolutionnaires : Augustin Darthé, Philippe Buonarroti, Félix Lepeletier, Sylvain Maréchal, Robert-François Debon et Pierre Antoine Antonelle. Ensemble, ils coordonnent la lutte contre le Directoire, leur réseau s’étendant dans tout Paris et dans la plupart des grandes villes françaises. C’est là que la pensée de Babeuf se précise, il publie nombre de pamphlets et écrit activement pour son journal clandestin, Le Tribun du peuple. Il définit alors un élément qui prend une place extrêmement importante dans son idéologie : l’égalité est le moteur de la Révolution. Babeuf aspire à collectiviser les terres et les moyens de production, pour obtenir une égalité dite parfaite et un bonheur commun, deux notions qui tranchent avec la doctrine jacobine. La Conjuration des Égaux rafle donc l’approbation populaire avec des idées radicales, proches du futur marxisme. Les pamphlets et les unes de la tribune de Babeuf annoncent plusieurs mesures dont l’abolition de la monnaie, le logement des pauvres chez les riches et la distribution gratuite de nourriture. Dans un contexte social troublé et où le pouvoir d’achat est moindre, ce discours trouve un certain écho chez les classes populaires. Le Directoire ne se penche d’abord pas sur cette menace intérieure, considérant les royalistes comme l’ennemi le plus dangereux, ce qui permet à la Conjuration de renforcer son influence. Mais un homme, Lazare Carnot, un des cinq directeurs (c’est-à-dire les chefs élus du Directoire), est résolu à mater la Conjuration. Il signe un décret interdisant l’apologie de la Constitution de l’an I et les appels à la dissolution du Directoire, prévoyant la peine capitale pour quiconque enfreindrait cette directive.

Jugement de la Haute Cour de la Justice, condamnant Babeuf et Darthé à mort.

Le 10 mai 1796, un indicateur permet à la police d’arrêter les principaux meneurs de la Conjuration, ils sont emprisonnés en attente de leur jugement. Après deux tentatives infructueuses du peuple pour les libérer, ils sont transférés à Vendôme. Babeuf, accusé d’être l’initiateur de la Conjuration et meneur principal des Égaux, est condamné à mort avec son camarade et ami Darthé, auteur présumé de l’ordre d’exécution des Directeurs. Le 27 mai 1797, Babeuf est apporté mourant à l’échafaud, ayant tenté de se suicider lors du verdict prononcé la veille, à l’aide d’un poignard. Il y est guillotiné à 36 ans. Son corps est inhumé dans une fosse commune de Vendôme.

 

 

Pour sûr, la biographie de Gracchus Babeuf laisse entrevoir des convergences entre ses idées et les idées communistes du XIXe siècle. Babeuf est un précurseur, un avant-gardiste, en matière de droit de l’homme, du citoyen et des femmes. Au-delà de cela, Babeuf s’est élevé socialement, a transcendé son statut premier pour tenter d’accorder des privilèges aux classes sociales les plus démunies. En vain. Finalement, Babeuf a su coordonner le premier groupe structuré aux idéaux – en dépit de l’anachronique appellation « communistes » – collectivistes. Marx reconnaît d’ailleurs dans son ouvrage Sur la Révolution française que la Conjuration des Égaux est la « première apparition d’un parti communiste réellement agissant. » Une opinion étayée par l’historien spécialiste de la Révolution française Albert Soboul qui considère que la Conjuration est « la première tentative pour faire entrer le communisme dans la réalité sociale. »

 

Le manifeste des plébéiens, une œuvre teintée de communisme et d’histoire romaine

Le Manifeste des plébéiens, réédition de 2010, Mille et une nuits

S’il n’y avait qu’une publication à retenir de la production littéraire de Babeuf, il s’agirait du trente-cinquième numéro du Tribun du peuple, réédité plus tard sous le nom de Manifeste des plébéiens. Cette formule est empruntée au système de castes romain, dans lequel s’opposaient deux classes, les patriciens et les plébéiens. Les patriciens sont issus de cent familles romaines prétendant descendre de compagnons de Romulus, le créateur de la cité. Ils possèdent la majorité des terres et des fonctions importantes, ils sont préteurs, magistrats ou consuls. Il s’agit en fait de la classe dominante, celle qui, pour y appliquer des concepts actuels, détient à la fois le capital et le pouvoir politique. Cette domination à tous les niveaux est légitimée par le fait que leur rôle est également de combattre pour protéger le peuple. Le peuple, c’est la plèbe. Les plébéiens sont des paysans, des artisans ou des petits commerçants. Malgré les tentatives de renverser ce rapport de force fondé sur le statut social à la naissance, cette situation perdure jusqu’en 578 avant notre ère lorsqu’une réforme déplace le rapport de force. Dès lors, la hiérarchie n’est plus affaire de lien de sang mais de fortune. L’aristocratie est renversée au profit de la bourgeoisie mais le peuple, lui, reste le peuple. Ce schéma n’est pas sans rappeler d’ailleurs la France de l’Ancien Régime, où la noblesse règne en quasi-maître, jusqu’à ce que l’argent devienne l’essence du pouvoir, après la Révolution française. Babeuf, lui, connaît l’histoire romaine, à tel point qu’il va jusqu’à prendre le nom des Gracques. Il s’agit des frères Tiberius et Caïus Gracchus, petits-fils de Scipion l’Africain, des hommes politiques ayant infructueusement tenté de réformer le système social romain en imposant de nouvelles lois agraires limitant entre autres la propriété privée. La fonction des deux frères est celle de « tribun de la plèbe », une sorte de magistrat élu par une assemblée populaire dans la Rome antique. Là encore, un évident parallèle apparaît entre cette fonction et le nom du journal de Babeuf, Le tribun du peuple.

Ce point sur les faits de l’histoire antique dont Gracchus Babeuf s’est inspirée est primordial. Il est nécessaire de comprendre que ces références ne sont pas le fruit d’une tentative excentrique de chercher dans le passé des éléments de style, des faux-semblants ou une rhétorique ancienne, c’est une revendication. Babeuf se revendique clairement, par le soigneux choix de son prénom et du titre de son journal, de la ligne des Gracques. Il ne s’agit pas d’une fascination pour la Rome antique, d’un trait d’esprit ou d’une façon de montrer ses connaissances, il s’agit d’une publique et nette diffusion de la ligne directrice de son combat. Précisons tout de même que cette interprétation est non seulement possible grâce aux correspondances de Babeuf, mais aussi parce que beaucoup de révolutionnaires de 1789 avaient pour tradition de multiplier les références à la Rome antique. Cela donne encore plus de sens au choix des références de Babeuf, il ne s’est pas approprié l’histoire romaine, il s’est saisi des Gracques en particulier. En étudiant l’histoire de Rome, et de ses révolutions, Babeuf extrait des revendications de la plèbe romaine la base de son programme, sous la forme d’un manifeste. C’est sur l’idée que la propriété doit être répartie équitablement entre les citoyens qu’il fonde un des piliers de sa pensée, l’égalité sociale.

Cornelia, mère des Gracques
désignant ses enfants comme ses trésors, Angelica Kauffmann, 1785. Œuvre exemplifiant la fascination de cette époque pour l’Antiquité. D’un point de vue artistique et littéraire, ce courant est nommé « néo-classicisme ».

Le Manifeste des plébéiens est le vecteur de ce discours qui place l’égalité au-dessus des autres valeurs. Dans ce manifeste, Babeuf commence par citer des éléments contextuels, s’attaquer au pouvoir en place et répondre aux critiques et insultes de ses contradicteurs. Puis, dans la seconde partie du manifeste, il expose les fondements de son idéologie, en s’appuyant tantôt sur des philosophes antiques ou des Lumières, tantôt sur les auteurs révolutionnaires les plus radicaux. Babeuf maintient que la parfaite égalité est un droit fondamental, bafoué par les gouvernements. Une phrase tirée de son manifeste (qui serait trop long à intégrer ici, mais dont certains passages sont fidèlement et gratuitement retranscrits à cette adresse) résume parfaitement les fondements de sa pensée : « Nous avons posé que l’égalité parfaite est de droit primitif ; que le pacte social, loin de porter atteinte à ce droit naturel ne doit que donner à chaque individu la garantie que ce droit ne sera jamais violé, que dès lors il ne devrait y avoir jamais eu d’institutions que favorisassent l’inégalité, la cupidité, qui permissent que le nécessaire des uns pût être envahi pour former un superflu aux autres. »

Ce passage fait écho aux notions philosophiques avancées par Rousseau (il s’agit bien du « pacte social» de Jean-Jacques Rousseau et non de celui de Hobbes ou de Kant) dans son œuvre Du contrat social ou Principes du droit politique, un ouvrage philosophique passionnant dans lequel Babeuf puise les idées de souveraineté du peuple et d’égalité. Toutefois, le manifeste des plébéiens ajoute aux notions philosophiques qu’il recycle une dimension politique, une critique du système et une propagande révolutionnaire. Ces éléments qui font l’essence du manifeste sont consciemment exposés par Babeuf : « Ce n’est plus dans l’esprit qu’il faut faire la révolution, ce n’est plus là qu’il faut chercher son succès : depuis longtemps elle y est faite et parfaite, toute la France vous l’atteste : mais c’est dans les choses qu’il faut enfin que cette révolution, de laquelle dépend le bonheur du genre humain, se fasse aussi toute entière. »

Babeuf pousse ici le peuple à se révolter contre sa condition, au-delà de la simple théorie. C’est en cela, surtout, que le Manifeste des plébéiens se rapproche de l’idéologie communiste, Babeuf ne se contente pas de penser un système social, il expose la façon dont le prolétariat peut reprendre le pouvoir et le pousse à agir.

Il n’est rien qu’il ne serait pas pertinent de citer dans le Manifeste des plébéiens, tant il exprime sous tous ses aspects la pensée dite « babouviste ». Ce numéro inspiré des plus grands théoriciens antiques et modernes est modulé afin de correspondre aux besoins d’une organisation clandestine souhaitant mener à bien une révolution sociale. Le point central du babouvisme, parfaitement incarné par le Manifeste des plébéiens, est qu’il ne saurait se définir uniquement comme un système idéologique puisqu’il est aussi un projet politique. C’est essentiellement en cela que le babouvisme est à distinguer d’autres courants « socialistes » le précédant, par l’anachronique (mais parfaitement adapté) terme de « praxis », un concept introduit par Marx consistant en la convergence de la théorie et de la pratique, pour une révolution totale. C’est pour cette raison notamment que l’on tend à attribuer à Babeuf le rôle de premier communiste, comme le fait Georges Lefebvre par exemple.

Influences du babouvisme sur Marx

Nous l’avons vu, Babeuf figure parmi les révolutionnaires les plus égalitaires et subversifs. Il a œuvré jusqu’à sa condamnation à mort pour développer et appliquer un modèle théorique parfaitement incarné par le Manifeste de plébéiens. C’est donc tout naturellement que son idée marque la postérité lors d’autres insurrections, alors connue sous le nom de « babouvisme ». Ce courant qui a tout d’une doctrine politique resurgit dans les années 1830 lors de la révolution de Juillet, puis en 1848 lors de la révolution de Février. Durant les deux révolutions, les néo-babouvistes, bien que présents, ne sont que peu représentés. Ils prennent le parti des socialistes et républicains mais ne parviennent pas à faire renaître la praxis de Babeuf. Les néo-babouvistes sont effectivement trop radicaux, trop extrémistes pour espérer remporter l’approbation d’une part assez conséquente du peuple. Le nombre important de mouvements différents crée trop de pôles qui ne parviennent pas à fédérer. Il est possible de citer les royalistes ou les nationalistes (de l’Action française notamment), les républicains ou les socialistes. Il s’agit d’autant de groupes distincts, aux factions multiples, qui étreignent l’influence naissante du néo-babouvisme.

Portrait de Buonarotti par P.-A. Jeanron.

En France donc, l’influence de Babeuf est mince, et ses successeurs sont étroitement surveillés (on parle ici du fils de Gracchus Babeuf et de son compagnon de la Conjuration, Philippe Buonarroti, qui ont largement contribué à diffuser les idées de Babeuf et à mener des révolutions sociales partout en Europe, mais aussi de Pillot, Laponneraye, Lahautière, Blanqui, et tant d’autres). C’est naturellement dans un autre pays voisin que Babeuf inspire. Effectivement, en Allemagne, plusieurs auteurs s’intéressent aux idées du révolutionnaire et voient en lui un précurseur à leur propre idéologie, le communisme. Pour Marx, Engels et Luxemburg, les trois grands noms de la fin du XIXe siècle pour le communisme allemand, Babeuf est effectivement le premier précurseur des soulèvements révolutionnaires du prolétariat. Si les similitudes entre le babouvisme et le marxisme ne sont plus à prouver, tant les idées égalitaristes, révolutionnaires, progressistes et collectivistes de Babeuf ont été ressassées dans cet article, il reste nécessaire de déterminer si l’un a effectivement influencé l’autre, sans quoi on ne saurait prêter à Babeuf un rôle préalable et nécessaire à la naissance du communisme. Autrement dit, le babouvisme est-il un mouvement inscrit dans son temps ou un chaînon de transition entre Robespierre et Marx ?

La communauté historienne est divisée sur ce point. Il apparaît clairement que Babeuf est un précurseur du communisme, qui se situe dans la continuité de Robespierre, des jacobins et des montagnards. Néanmoins, son rôle dans le développement originel du communisme est parfois remis en question. Selon Albert Soboul par exemple, Babeuf est le lien qui unit les luttes populaires à la pensée et au mouvement révolutionnaire du XIXe siècle. Il considère Babeuf comme le « chaînon entre l’utopie communiste moralisante du XVIIIe siècle et le socialisme industriel de Saint-Simon. » D’autres théoriciens et historiens à travers les temps ont néanmoins critiqué Babeuf et questionné son rôle de précurseur du communisme. C’est le cas par exemple de Pierre Kropotkine, théoricien du communisme libertaire (doctrine à mi-chemin entre le communisme et l’anarchisme, pour faire simple) qui juge que Babeuf et la Conjuration font trop confiance au jeu institutionnel et qu’ils ne peuvent être estimés comme un modèle communiste. Pour d’autres encore, Babeuf est un extrémiste, un jusqu’au-boutiste de la Révolution qui souhaite renverser le pouvoir pour se l’approprier. Cette thèse de la dictature du prolétariat supposément désirée en secret par la Conjuration semble pourtant bancale. Babeuf a lui-même demandé que le comité secret de la Conjuration soit jugé par le peuple une fois l’insurrection menée à bien, et que celui-ci puisse choisir sa nouvelle forme d’autorité. Il est par conséquent compliqué de déceler le vrai rôle qu’a joué Babeuf dans le développement originel du marxisme, avec lequel il entretient quelques différences.

Les convergences entre le babouvisme et le marxisme sont nombreuses, comme cet article le laisse entrevoir. Cependant, des éléments cruciaux du marxisme ne sont pas abordés chez les babouvistes. Marx précise la notion de classe et pose des termes sur des concepts encore vagues jusque-là, c’est le cas notamment de la symbolique « lutte des classes ». Pour Babeuf, l’idée d’une révolution par le peuple et pour le peuple, c’est-à-dire une émancipation par l’action collective, était certes présente, mais Marx l’a précisée. Plus encore, ce sont deux piliers de la pensée marxiste qui manquent à Babeuf.

Le premier est l’internationalisme prôné par Marx, une idée largement secondaire chez Babeuf (qui est à vrai dire plutôt nationaliste) alors que le théoricien allemand milite pour une société émancipée de frontières et d’État, où le prolétariat international se soulèverait.

Le second est plus subtil, plus complexe. Il s’agit – et c’est sans doute induit par le fait que Marx, contrairement à Babeuf, s’essayait à l’histoire et à la sociologie – de la nouvelle conception d’étude des sociétés apportée par Marx, sur la base d’une critique de philosophes matérialistes tels que Proudhon ou Hegel, le matérialisme historique. Cette notion essentielle du marxisme est hautement philosophique et difficile à résumer, mais elle résulte assurément en une vision de l’Histoire selon laquelle les évènements historiques sont déterminés par des rapports sociaux. Ce concept apporte une analyse de l’Histoire et de la société, considérées selon des rapports de force entre dominants et dominés, souvent dictés par l’économie. C’est ainsi que Marx expose les fondements du capitalisme, et étudie les moyens de production. En bref, Marx théorise scientifiquement des réalités sociales et économiques. C’est l’école du socialisme scientifique, qui implique par exemple les idées de théories de la plus-value ou de lutte des classes.

Or, le socialisme scientifique qui naît avec Marx et Engels n’est que très sommairement présent chez les babouvistes, leur idéologie se basant essentiellement sur la propriété nationale de la terre, la redistribution des profits et la transformation des citoyennes et des citoyens en producteurs associés dans des communautés.

Au contraire, Babeuf est parfois considéré, notamment par les historiens Varda Furman et Francis Démier, comme un présocialiste utopique, une notion théorisée par Engels et s’opposant au socialisme scientifique. Ce terme regroupe un certain nombre de socialistes du XIXe siècle dont, en France : Saint-Simon, Buchez, Fourier ou Cabet. Si ce terme pourrait être appliqué, a posteriori, au babouvisme (plutôt au néo-babouvisme, à vrai dire), il apparaît pourtant que ni Marx, ni Engels ne l’aient considéré pour Babeuf.

Portrait de Sylvain Maréchal par un auteur inconnu. Le poète et pamphlétaire figure parmi les plus fervents défenseurs de l’athéisme.

Il est important tout de même de nuancer le propos: si ces notions sont presque absentes du babouvisme, quelques-unes d’entre elles y sont toutefois esquissées. Un camarade de Babeuf, le poète Sylvain Maréchal, lui aussi membre du comité directeur de la Conjuration des Égaux, a formulé une bribe d’esquisse de matérialisme historique dans le Manifeste des Égaux (non publié car trop radical, Babeuf craignait de mettre en péril les alliances qu’il avait formées, ce à quoi la Conjuration s’attelle d’ailleurs à la fin de son existence). Il y est dit qu’il faut en finir avec les « révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés. » Bien que Sylvain Maréchal exprime ici une vision de l’Histoire par le prisme des rapports de domination, il n’est alors que bien loin de la théorie marxiste à ce sujet, qui est largement plus développée, complète et scientifique. Mais ce schéma proposé par Maréchal permet de préciser l’idée selon laquelle le babouvisme est une doctrine précurseuse du marxisme. Ajoutons à cela que l’idée même de capitalisme, dont le terme a été ni cité, ni défini par Babeuf, fait écho à un concept compris par celui-ci. Il écrit à propos de ce système dont il perçoit l’avènement futur : « [un système] à l’aide duquel on parvient à faire remuer une multitude de bras sans que ceux qui les remuent en retirent le fruit. » Néanmoins, ces concepts avancés par la Conjuration des Égaux ne constituent pas le point central de sa doctrine, il s’agit même d’idées relativement secondaires, qui gravitent autour de la parfaite égalité, du collectivisme agraire et de la démocratie populaire, sans être clairement définis.

Attention, tout de même, à ne pas tomber ici dans le jugement de valeur. La Conjuration s’inscrit dans un contexte qui lui est propre, avec des thèses concernant la société sous l’Ancien Régime. La Révolution industrielle ne survient que plus tard (on la place habituellement, en France, au début du XIXe siècle, et le terme n’est fixé qu’en 1837 par Adolphe Blanqui). Il s’agirait d’une grave erreur d’appréciation de considérer le babouvisme comme une doctrine moins développée et aboutie que le marxisme, puisqu’elle n’apparaît tout simplement pas à la même époque. S’il peut être pertinent de comparer ces deux idéologies pour comprendre comme la première a pu influencé la seconde, il n’est toutefois pas adéquat d’en juger la valeur et d’essayer de placer l’une au-dessus de l’autre. Ces doctrines sont juste différentes et elles se succèdent dans une ligne temporelle que l’on appelle l’Histoire. Le système de Babeuf est estimé cohérent et fonctionnel pour la fin du XVIIIe siècle. Naturellement, il ne l’est plus pour les sociétés européennes du siècle suivant, comme le marxisme tel que décrit par Marx ne pourrait être appliqué aujourd’hui. Il faut donc davantage envisager le babouvisme (au même titre que toutes les idéologies passées) comme un modèle théorique du passé, dont on peut s’inspirer, plutôt que comme un ensemble d’idées invariantes.

Le babouvisme peut donc être raisonnablement décrit comme une doctrine collectiviste tentant de formuler et d’appliquer une révolte prolétaire à tendance proto-marxiste, certes, mais une doctrine qui, en comparaison du marxisme, oublie peut-être l’essentiel. Cela est dû à la période durant laquelle le babouvisme est né, une époque fort rapprochée, dans le temps, des premières années de la production littéraire de Marx, mais tout à fait éloignée de celle-ci, d’un point de vue historique, les changements socio-économiques survenant avec une rapidité extrême depuis la fin du XVIIIe siècle.

Conclusion

Avec ces éléments en main, il devient difficile de considérer le babouvisme comme une réelle doctrine marxiste, ou pré-marxiste. Et même si Marx lui-même reconnaît en Babeuf un précurseur du communisme, il reste complexe d’évaluer le rôle qu’a joué le babouvisme sur les théories de Marx. Il s’agit en fait d’une appréciation subjective: d’autant considèrent que Babeuf est le premier communiste et que ses idées ont été reprises et ajustées par Marx, d’autres jugent que le babouvisme est trop éloigné du marxisme et fixé dans une époque qui est trop distincte de celle de Marx pour que Babeuf l’ait réellement influencé.

Pour sûr, c’est une question qui est loin d’être élucidée. Et il n’y a aucun consensus dans la communauté historienne, bien que, disons-le, la majorité des études penchent à attribuer à Babeuf le rôle de « pré-marxiste » et parfois même, par extension, de premier communiste. Pour ma part et si j’étais obligé d’y répondre sans user de rhétorique ou d’ambiguïté pour éviter de me prononcer, je n’oserais pas considérer Babeuf comme le premier communiste. Je ne le hisserais pas non plus au rang de pré-marxiste. À mon sens, Babeuf est sans nul doute un avant-gardiste, précurseur des courants socialistes du XIXe siècle, eux-mêmes précurseurs du marxisme. Mais cela suffit-il à considérer Babeuf et ses acolytes comme des communistes originels ?

Cette question reste ouverte et je vous laisse, en espérant que cet article vous y aura quelque peu aidé, vous en faire votre propre avis. Je profite de cet espace aussi pour remercier CharlWho (anciennement peut-être, ce vil bélître change de pseudo comme Alain Juppé change de maîtresse) pour cet incroyable site qui est un revigorant espace d’expression et Charlimam I, alias Falite, caricaturiste ici-même, pour cette brillante illustration.

Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf, réédition 2015, La Fabrique. Préface de Sabrina Berkane et magnifique autocollant.

Je vous conseille aussi de lire, si vous souhaitez approfondir la question du babouvisme et de la Conjuration des Égaux, l’ouvrage rédigé par Philippe Buonarroti lui-même : Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf. C’est un livre passionnant, initialement édité en 1828, puis réédité sous ce titre à plusieurs reprises. Je le recommande, cette lecture est particulièrement enrichissante en plus d’avoir été produite par un contemporain et ami proche de Gracchus Babeuf. Toujours si vous voulez creuser le sujet, je conseille les travaux de Jean-Marc Schiappa, historien spécialiste de Babeuf, dont vous pouvez retrouver les articles et publications en tout genre sur cairn.info (vous pouvez me contacter via Twitter pour y avoir accès).

Prenez soin de vous, camarades.

Bibliographie

Sources primaires :

Gracchus Babeuf, Manifeste des plébéiens (1795)

Philippe Buonarroti, Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf (1828, réédité )

Sources secondaires :

Patrice L.-R. Higonnet, « Babeuf : Communist or Proto-Communist ? », The Journal of Modern History, vol. 51, no 4 (1979)

Claude Mazauric, Babeuf et la Conspiration pour l’égalité (1962)

Stéphanie Roza, Situation de la connaissance du babouvisme, Revue d’histoire critique, no 115 (2011)

Albert Soboul, Babouvisme, dans Encyclopedia Universalis (2015)

Jean-Marc Schiappa, Gracchus Babeuf pour le bonheur commun, Spartacus, collection « Spartacus. Série B », no 190 (2015)

Gérald Walter, Babeuf (1760-1797) et la conjuration des Égaux, (1937, réédité en 1980)

À propos de l’auteur

Tu seras sans doute surpris, d'apprendre qu'un employé, chez toi vit moins longtemps, qu'un papillon blessé..
Ce désert s'ra jamais, aussi aride au fond, que tes yeux de requin, et ton coeur de patron

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