L’emploi décomplexé du mot “race” dans le débat public, mot qui il y a encore quelques années aurait fait scandale est devenu courant, banal. Son usage, loin d’être anodin, n’est qu’un exemple parmi d’autres qui illustre la bataille sémantique et culturelle que nous livrent les intersectionnels, décoloniaux, panafricains et autres racialistes américanisés. Revenons un instant dessus et sur la malhonnêteté de ce concept des sciences sociales.

Je ne vais pas entrer dans des considérations biologiques et lancer une controverse sur l’existence ou l’inexistence de races, je ne suis d’abord pas assez compétant en la matière. Mais, surtout, ça ne nous intéresse pas ici, nous allons surtout parler de « races politiques/sociales » et préciser pourquoi elles n’existent pas.

La « race sociale » donc, c’est un concept des sciences-sociales à la mode chez tout un pan du spectre politique1 plutôt de gauche, mais fondamentalement libéral (culturellement) et américanisé. Ils se défendent de prôner l’existence de races biologiques, mais l’« on constate en fait que lesdites races sociales sont calquées sur les « races biologiques ». Si, à l’origine, il s’agissait d’étudier la perception des races dans la société – et en ce sens, une étude de la sorte semble tout à fait légitime – le concept est devenu une véritable catégorie sociale : la race sociale.

Ceci est pour le moins saugrenu et flou puisque la caractéristique d’une race, c’est bien qu’elle est immuable et condamne l’individu à être enfermé en lui-même. Par exemple, on n’a pas de blancs qui seraient des “noirs sociaux” ou vice versa. En somme, qu’est-ce qui caractérise alors une race sociale ? Quelle est sa spécificité, son apport à l’analyse sociologique en dehors de la précision de la couleur de peau de l’individu ? Est-elle consubstantielle de ses agissements ? De sa façon de penser ? De son statut social ? Pas du tout, elle n’apporte rien. Le concept social est fondamentalement caduc puisqu’on rattache à un individu ce qui est inné chez lui, son essence et donc absolument pas le fait culturel, ou la classe, qui eux sont déterminants dans les dynamiques sociales.

De par la mince frontière entre les catégories biologiques et sociales desdites « races » (avec des catégories raciales très peu rigoureuses et approximatives), on en vient forcément à légitimer l’existence de races biologiques. En réalité il ne peut pas exister de “races sociales” comme catégories sociales, tout simplement parce que la race n’est pas facteur d’unité, n’a pas de réalité politique sensible. Être blanc, noir, asiatique (constatons encore à quel points ces catégories arbitraires ne veulent rien dire, les Sénégalais sont-ils biologiquement ou socialement des Namibiens ? Les Hongrois sont-ils des Espagnols ? Les Coréens sont-ils des Vietnamiens ?) ne vous détermine pas à devenir ce que vous serez, votre classe sociale déjà davantage. On peut alors s’interroger sur la pertinence d’utiliser ces races imprécises et arbitraires – voire fantaisistes – comme objet d’analyse, elles qui regroupent pêle-mêle tout ce qui a la peau foncée ou claire sans véritable réflexion scientifique (si tant est qu’on puisse en avoir une à ce sujet).

La race enfin occulte totalement le fait culturel et la possibilité pour un individu d’être plus que ce que son apparence suggère. Une personne noire est, avant d’être noire, le fruit d’une histoire, et même le peuple auquel elle appartient est la conséquence d’une histoire. Sa couleur de peau compte certes, mais elle ne peut pas résumer l’individu, c’est l’histoire qui construit l’homme, donc l’homme lui-même, pas la nature. Pour un historien ou un sociologue, la race est une donnée indicative, pas constitutive, en plus d’être une chose qui se fait et se défait. L’histoire humaine n’est pas de la zoologie et la race a perdu toute importance au fil des siècles, à mesure que le monde s’est complexifié. L’homme est davantage déterminé par la raison, la culture, l’histoire, le vrai, le beau, le juste, des choses qui le composent réellement, que par son appartenance à un génome qui ne signifie rien historiquement. Les racines sont dans la terre, pas dans la chair.

Et puis le seul choix du mot « race » témoigne d’une américanisation outrancière des sciences sociales en France (en Occident même) puisqu’il est un décalque vulgaire du mot anglais « race » et d’un système d’analyse américain qui utilise la race (simplifiée, comme ici évidemment) à tout bout de champ comme biais d’explication. Encore une fois, comme le dit très justement le Camarade Charles, nous n’avons rien à apprendre des États-Unis que ce soit en droits civiques, progrès social ou système politique. C’est un pays arriéré, gangrené par la bêtise, une histoire tourmentée et sanglante sur cette problématique, obsédé par la question raciale et de fait déchirer par le racisme.

Je ne dis pas que le racisme n’est pas un problème en France. Je dis que nous avons la chance d’avoir un système universaliste qui voit plus loin que la gueule des individus, alors ne le détruisons pas pour devenir une société américanisée pleine de bas instincts. Nous valons mieux que ça.

Pour finir, je me demande quelle est la nécessité de souligner uniquement le facteur racial dans l’analyse sociologique, c’est-à-dire que puisque la race sociale vient en fait se superposer au-dessus des races biologiques dans leur plus simple expression, elles n’ont aucune pertinence sociologique puisqu’elles n’expliquent pas les dynamiques sociales, elles ne font que décrire. Comme les « races politiques » ou pire, les « classes raciales », n’existent pas, la race sociale ne peut rien expliquer, elle n’est par définition pas déterminante. La race est fermée, close, immobile, elle n’inclut pas car elle est immuable, la classe elle est ouverte, mouvante, et inclusive. L’universalité se trouve déjà dans la classe, il n’est nul besoin de trouver d’autres facteurs réactionnaires, dignes des moins riches heures du XIXe siècle.

L’utilisation du concept de races en sociologique, en plus d’être stupide, est contre-productive et inutile puisqu’une catégorie sociale : la classe, faisait déjà le boulot à merveille pour expliquer le déterminisme social ou les logiques et dynamiques.

Mais alors quelle alternative proposer à ces individus atomisés selon des critères arbitraires et fallacieux ? Renan en donnait déjà l’explication en 1882 : la nation pardi !

La nation, dans sa conception française, c’est « une âme, un principe spirituel »

Citons donc Renan pour conclure :

« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un legs riche de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouement. […] Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voila les conditions essentielles pour être un peuple. »

– Ernest RENAN, Qu’est-ce qu’une Nation ?

1Leur appartenance réelle à une classe politique reste cependant à voir étant donné qu’ils font finalement très peu de politique pour beaucoup de morale. Mais ceci est une autre histoire.

À propos de l’auteur

Histoire, littérature, philo
D8
J'écris des fois des threads dans le vide, pour le vent et les oiseaux.

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4 commentaires

  1. Serieusement faut faire un effort, deja ca se voit que ya un problème, vous avez pas lu les travaux sur la race. Deja c’est loin d’être américanisé, on est bien présent des le début en France. En plus vous oubliez que le race c’est un rapport social, c’est pas calqué sur “race biologique”. C’est le mécanisme de construction des représentations ethno-raciales, vous confondez les concepts. Faur relire Stuart Hall par exemple, et Marx notamment. La ou les concepts race/classe sont des catégories analytiques pouvant produire une contre-politique des dominés. Serieux faites un effort, vous melangez tout

    1. L’article ne parle pas tant de sciences sociales et de la pertinence du concept de race sociale (même si je l’évoque brievement) pour la recherche que de politique. En effet l’immixtion récente de la race dans le débat public témoigne d’un projet politique et n’a plus grand chose à voir avec l’analyse ou la recherche. Là où effectivement on peut légitimement poser la question du rapport à la race ou de sa conception/représentation dans le cadre d’un objet d’étude, utiliser ces données comme spectre d’analyse politique relève du non sens et occulte des pans entiers de la question. En outre elle essentialise et simplifie à l’extrême la question des discriminations en transposant maladroitement ces concepts dans le champ politique.

      Quand je parle d’américanisation je ne dis pas que c’est un champ de recherche purement américain (Hall lui-même reprend bon nombre de concepts au structuralisme des années 60), je fais référence à plusieurs choses; d’abord le terme même de “race” qui découle directement de l’anglais où le terme n’a pas la même connotation, ensuite – et c’est lié à la première cause – du calque sur une société donnée d’une grille de lecture universelle américaine (vous conviendrez que le rapport à la race est tout de même bien différent outre-Atlantique, qu’ils sont les champions des statistiques ethniques, qu’ils ont plus que quiconque un problème monstrueux avec le racisme et que ce problème est aux fondements même de leur nation). C’est je crois une erreur fondamentale (qui procède d’ailleurs de cette même analyse raciale) que de prendre pour acquis les vagues similitudes qui existent entre nous et eux et de faire de l’Occident un bloc uni sans nuance où les problématiques sont les mêmes. Voila ce qu’est l’américanisation.
      Pour le reste l’article en parle déjà.

  2. J’adorerais débattre sur le sujet des races biologiques (race sociale = oxymore), avec quelques Charles sur Discord. S’il y a des motivés, faites-moi signe.

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