L’article suivant proposera une réflexion au sujet du féminisme postmoderne afin de mettre en lumière les impasses d’un mouvement social controversé. Il s’agit de deux essais que j’ai rédigé indépendamment mais dont le rapprochement me semble pertinent et permettra d’élaborer une réflexion complète et plus aboutie. Je me propose ainsi dans un premier temps de réaliser l’exposé d’un premier écueil déterminant dans la lutte néo-féministe : le rejet de la phénoménologie des genres. Dans une seconde partie, je tenterai d’élaborer une analyse du second écueil fondamental dans lequel le féminisme actuel puise son sophisme: le sentiment d’hostilité grandissant envers le sexe masculin et toutes les dimensions se rapportant à la masculinité. Je vous souhaite une agréable lecture.

 

Féminisme contemporain: une impasse phénoménologique

Le féminisme de la troisième vague tel qu’il est apparu au XXIe siècle au sein des milieux universitaires américains propose une nouvelle perspective quant au rapport à l’identification sexuée. En effet, ce féminisme contemporain, dans un climat loin d’être dépourvu de conflits et de tensions, revendique fermement une déconstruction des normes genrées. Ainsi, il défend avec vigueur une abolition de la référence à la différence sexuelle. Il faut bien comprendre ici que la volonté d’anéantissement des catégories genrées se réalise dans une perspective purement bienveillante, dans l’idée de tendre vers un idéal sociétal égalitaire. Cependant, en abolissant les concepts d’« homme » et de « femme » dans un désir d’ériger un modèle unisexe, je crois que le néo-féminisme fait preuve d’une philosophie hautement paradoxale en niant ici même son principal sujet d’étude: la femme. En effet, bien que ce modèle paraisse avant-gardiste, il n’en est pas moins emprunt d’une lourde perspective abstraite. Ici, les individus, puisque affranchis de leur sexe, ne pourraient plus réellement prétendre à s’incarner dans un corps ancré phénoménologiquement. Ils ne seraient que des esprits asexués, parfaitement identiques, n’ayant finalement plus accès à la rencontre avec l’altérité. Je crois que tout ceci ne relève que de l’ordre du fantasme. Simplement parce que nous sommes des êtres humains, parce que nous possédons des corps que nous incarnons et des sexes différents qui ne peuvent être niés en nature. Cette différence ne devrait pas être considérée d’emblée sous le prisme d’un rapport de domination ou de discrimination. Lacan disait: « Entre l’homme et la femme, il y a un monde. » Je crois que cette métaphore se relève tout à fait pertinente lorsque l’on veut considérer la différence sexuelle dans sa dimension de rencontre, d’exploration et de complétude. Découvrir ce monde implique de s’interroger sur la différence des sexes comme expérience de désir et de jouissance (aussi bien dans l’hétérosexualité que dans l’homosexualité). La rencontre avec l’autre est primordiale, elle ouvre une perspective sur le corps, sur la sexualité, sur la virilité et la féminité. Ainsi, je pense que le féminisme ne devrait pas tendre vers la négation et le rejet du corps féminin. L’expérience de la féminité (qui englobe les sujets de la sexualité, de la maternité et du souci esthétique) devrait à mon sens tendre vers un réinvestissement positif des thèmes corporels. Tout se passe comme si l’émancipation ne pouvait être garantie qu’à la faveur d’une dévalorisation du corps des femmes devenu synonyme d’un acquiescement perpétué à la hiérarchie des sexes.

L’écueil de la misandrie dans le combat féministe

Dans une société postpatriarcale en plein essor du sexe féminin dans la sphère publique qui tend de plus en plus vers l’aboutissement d’un égalitarisme de genre, il semblerait pourtant que l’on assisterait à un curieux paradoxe. En effet, si notre monde contemporain paraît fin mûr et apte à proposer une équation et un équilibre entre le masculin et le féminin, un regrettable constat demeure puisque les rapports d’échange et de réciprocité intersexes évoluent dans une pente pleine de confusion et d’amertume. Ainsi, une question se pose: l’union du masculin et du féminin serait-elle impossible? 

Depuis les progrès sociaux résultants des luttes féministes octroyant à la femme une libération sexuelle et économique, on assiste depuis une cinquantaine d’années à un important investissement du sexe féminin dans l’espace public. Si le combat féministe a permis une évolution profonde et fondamentale de la société ainsi qu’une redéfinition des rôles de genres, il semblerait cependant que certains courants féministes contemporains expriment toujours plus un désir de radicalité dans un geste d’exclusion des hommes appelant à la division et à la non-mixité. L’homme n’est non plus alors considéré comme un individu, mais comme le membre d’un système de domination acquiesçant le pouvoir absolu des hommes sur les femmes. Considéré d’emblée comme une menace, l’homme devient alors l’ultime ennemi dont il est nécessaire de se débarrasser au plus vite. Je crois ici que les femmes revendiquant sans vergogne cette « haine-réponse » se méprennent lourdement. L’application de la misandrie, uniquement basée sur le ressentiment ainsi que sur des élans émotionnels âpres, ne peut prétendre à une lutte légitime parce que la haine empêche toute avancée sociale et politique. Aussi parce que nous appartenons et nous évoluons au sein d’une société inévitablement mixte, nous ne pouvons plaider en faveur de la division et de l’exclusion. Je crois alors qu’il est nécessaire aujourd’hui de reconnaître une chose fondamentale afin d’éclairer d’une perspective nouvelle la question du genre: le système patriarcal n’a pas seulement asservi la femme mais a enfermé les deux sexes dans des rôles immuables et traditionnels avec lesquels les hommes et les femmes demeurent toujours aux prises aujourd’hui. Il serait là tout à fait malhonnête et hypocrite de ne pas reconnaître que la société patriarcale a contribué à favoriser grandement le sexe masculin, faisant reposer l’entièreté du système sur la toute puissance de la figure paternelle. Cependant, il est nécessaire de reconnaître que la fixation des hommes dans un rôle autoritaire, protecteur et fournisseur, contribue à les enfermer dans des stéréotypes de genre dont ils sont tout autant victimes que le sexe opposé. Il ne s’agit pas ici d’opérer de comparaison maladroite des difficultés traversées par les sexes, puisque les hommes et les femmes ne possèdent pas la même expérience du point de vue aussi bien individuel que collectif. Il ne s’agit pas non plus de nier des siècles de domination masculine ainsi que toutes les violences qu’ils ont engendrées. Il s’agit uniquement de reconnaître les risques de la misandrie de plus en plus assumée dans les médias appelant à la culpabilisation et à la diabolisation des hommes. Afin de tendre vers une société juste et égalitaire comme l’a toujours défendu avec ferveur et ambition le féminisme, il est nécessaire de favoriser l’échange, la communication et l’écoute intersexe afin de mettre en lumière les différents vécus genrés et leurs souffrances.

C’est dans cette perspective de compréhension mutuelle que je propose d’agir contre les conceptions solipsistes misandres et misogynes qui nous enferment dans une haine sans cesse renouvelée de l’autre et qui dégradent peu à peu le lien social qui unit les hommes aux femmes.

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Pas de paix, seulement la guerre. https://curiouscat.qa/RostovNatacha

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1 commentaire

  1. L’abolition de la différence, c’est plutot le féminisme matérialiste en fait, le « feminisme 21ème des US la » bref Butler on a compris en gros, c’est la subversion. Les contradictions inhérentes aux catégories de sexe vont mener a son abolition (on voit bien son approche hégélienne). Le sujet d’étude n’est pas « la femme » puisque « la femme » n’existe pas, ca c’est plutot en accord chez toutes les féministes, même si parfois chez les psycha ya des traits essentialisants. Donc quel est le sujet du féminisme ? Bonne question, centrale chez Butler, dont la réponse est davantage les rapports sociaux et la domination genrée. Finalement même réponse chez Delphy, la femme n’existe pas, l’essentialisme est une tar du féminisme (voir lennemi principal vol2) et c’est l’exploitation, notamment dans le travail reproductif qu’il faut combattre, au début de son oeuvre pour finir par integrer la domination au sens large. En fait, les épistémologies feministes matérialistes comme post-structuraliste (qui sont en réalité elles aussi matérialistes : je renvoie a un article qui montre les implications des deux courants dans le marxisme https://news.unil.ch/document/1552572736731.D1552572736819 ) ont montré que le genre précède le sexe. Donc que le sexe est une dichotomie qui vient deja du genre, en somme il n’y a pas de sexe, que du genre. Mais c’est aussi le cas en histoire des sciences et médecine (Voir Fausto-Sterling, et en pratique la conception du sexe aux JO). Chez Wittig, c’est l’ordre hétérosexuel qui produit la différence. Bref, le sujet n’est finalement rarement que la femme, mais des rapports sociaux. Un dominant sans dominé c’est pas un dominant (Delphy l’explique bien). Du coup revenons a Butler puisque c’est d’elle qu’il est question, la subversion c’est pas l’esprit asexué mais la multitude du genre, supprimant de fait les divisions qui produisent la domination.
    Je passe sur l’utilisation des « je crois », quand on est pas sur c’est mieux de réferer a la littérature scientifique sur ce sujet, et surtout a l’épistémologie pour éviter les travaux essentialisants (comme Mead par exmple).
    Penser que le corps est sexué c’est manqué de constructivisme, c’est associé au corps un signifiant de fait. Or, un signifiant n’est pas stable. On peut deja penser a l’ensemble des sociétés ou il y a pas de sexes, ou plus de deux genres etc pour invalider. Mais en plus associé reproduction a sexe, c’est deja partir d’une connception idéologique (selon la def de marx dans l’idéologie allemande) de la relation corps/sexe.
    Le feminisme ne va pas vers le rejet ou la négation du corps féminin, mais vers l’acception du corps, comme forme non fixe, donc l’appropriation de chacun au corps, ce qui est bcp plus large vers le découverte et la sexualité.

    Ca c’est pour la partie théorique.. Je saute la partie misandrie, car elle relève simplement de l’idéalisme, d’un manque d’historicisme concernant la lutte des dominés (normal le concept de dominé a été rejete au paragraphe d’avant presque), et d’une incompréhension des enjeux de la non-mixité.

    Bref, sous-couvert d’une approche philosophique il y a un sérieux manque de rigueur. S’il y a des critiques a faire sur chaque courant de pensée. Celles présentes ici ne sont pas les bonnes.

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