Pour critiquer l’impérialisme culturel états-unien ainsi que les personnes trop américanisées culturellement, les Charles et leurs abonnés postent régulièrement l’affiche suivante sur Twitter :

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Pourquoi une pieuvre ?

Tout d’abord, parlons de la forme. Au XIXe et au XXe siècle, deux siècles de conflits territoriaux en Europe, d’impérialisme et de guerres, la figure de la pieuvre est très courante pour représenter des ingérences étrangères – réelles ou fantasmées – ainsi que l’impérialisme d’États rivaux. En France à la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin de la première guerre mondiale on trouve par exemple beaucoup de caricatures sur la « pieuvre germanique » désignant l’Allemagne et l’Empire Austro-Hongrois. Une pieuvre, c’est visuellement assez monstrueux et avec ses tentacules longs on peut représenter ses réseaux d’influence ou ses trajectoires militaires : c’est l’animal parfait pour personnifier l’impérialisme.

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Qui va arrêter la pieuvre turque ? – Kurdistan au féminin

À gauche du spectre politique, la pieuvre peut aussi servir de personnification du système capitaliste, de la bourgeoisie ou de la centralisation du capital par des trusts.

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La figure de la pieuvre peut aussi servir à représenter des théories du complot, notamment sur de supposés complots qui viendraient de minorités.

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C’est à cause de ce dernier fait que le philosophe Raphaël Enthoven, en 2019, a bêtement accusé la France Insoumise d’antisémitisme en voyant la figure de la pieuvre d’une de leurs affiches.

Pourtant vous voyez bien que la figure de la pieuvre dans les caricatures est répandue et assez neutre : n’importe qui peut s’en servir pour représenter ce qu’elle veut selon le contexte. On peut utiliser ça pour faire ça dessins communistes comme anticommunistes, nazis comme anti-germaniques, anti-américains comme anti-soviétiques, etc.

Le contexte géopolitique des années 1950

L’affiche du PCF date de 1952, en pleine guerre froide. Le monde est – pour résumer grossièrement – divisé entre le bloc de l’ouest capitaliste et le bloc de l’est communiste. Voilà une carte de 1959 qui vous donne une idée.

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Cette guerre froide oppose les États-Unis et ses alliés à l’URSS et ses alliés. Puisque les deux pays sont très puissants, ont beaucoup d’alliés et possèdent des armes nucléaires, ils ne rentrent pas en confrontation directe afin d’éviter une guerre trop destructrice. Leur conflit passe donc avant tout par des guerres entre leurs alliés qu’ils vont soutenir mutuellement, par des coups d’État dans des pays étrangers pour instaurer un régime en leur faveur, mais aussi par du soft-power.

Le soft-power, qu’est-ce que c’est ? C’est un pouvoir qu’on exerce en passant par des aspects culturels, intellectuels, diplomatiques et en partie économiques.

Les États-Unis et l’argent

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En 1947, les États-Unis proposent une aide financière aux pays européens pour la reconstruction dans un contexte de sortie de la seconde guerre mondiale : le plan Marshall. Le but de ce plan Marshall est d’une part d’éviter que la pauvreté due aux destructions de la guerre ne cause une remontée d’idéologies revanchardes dans les pays perdants, ou, encore pire pour les États-Unis : des révolutions communistes ! En échange du plan Marshall – que les États communistes ont refusé – les dettes contractées par les États ne sont plus émises dans la monnaie du pays concerné mais en dollars ou en or. Cela permet aux États-Unis d’éviter les pertes si les emprunteurs dévaluent leur monnaie.

Pour faire simple : les États-Unis donnent de l’argent en masse pour, à court terme, éviter une révolution communiste, puis à long terme ils endettent les États européens et sont sûrs de pouvoir se faire un maximum de bénéfices même si les États endettés dévaluent leur monnaie. Et en prime ils s’attirent la sympathie des élites locales qui voient leur pouvoir stabilisé ainsi que la sympathie du bas-peuple qui sort un peu de la misère due à la guerre. Ils sont gagnants sur toute la ligne.

Au passage, quelques années plus tôt en 1944 les États-Unis font passer les accords de Bretton Woods. Ce sont des accords entre les États-Unis et 44 de leurs alliés qui ont pour but d’organiser un système monétaire mondial. Avec ces accords qui ont énormément de règles et d’institutions qu’on ne va pas détailler ici, on crée la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International et c’est de là que sont émis les prêts. Dans ces deux institutions, les États-Unis ont un droit de véto et peuvent imposer leurs conditions aux pays européens ruinés.

Ainsi, l’affiche du Parti Communiste Français représente une pieuvre avec des dollars dans les yeux et un drapeau états-unien pour dénoncer les États-Unis ayant une politique économique agressive et étant assoiffés de profits.

Une France colonisée économiquement, militairement et culturellement ?

Le slogan « NON ! La France ne sera pas colonisée ! » appelle à résister contre cet impérialisme états-unien et le terme « colonisé » appuie bien la relation inégalitaire qu’il y a entre les États-Unis et la France (ou les États européens de manière générale). Cette affiche est donc une dénonciation du plan Marshall et de la politique économique agressive des États-Unis. Politique économique agressive qui continue encore aujourd’hui par d’autres moyens, avec par exemple le phagocytage d’entreprises stratégiques.

Rappelons qu’à cette époque, l’armée états-unienne est encore présente sur le territoire français jusqu’à ce que De Gaulle la force à partir en 1967. Avant de partir, cette armée étrangère dispose de 187 complexes militaires sur le territoire français. Malgré le refus de la France d’avoir l’armée états-unienne sur son territoire, d’autres pays européens gardent une présence militaire états-unienne jusqu’à la fin de la guerre froide.

En bas de l’affiche on voit le slogan « Les américains en Amérique ! » qui est un slogan aussi utilisé dans d’autres contextes par le Parti Communiste Français. Par exemple Raymond Vogel réalise une vidéo de propagande pour le PCF en 1950 – soit deux ans avant l’affiche – intitulée « Les américains en Amérique ». Il y critique l’impérialisme culturel et économique des États-Unis ainsi que le capitalisme et la bourgeoisie.

Dans cette vidéo on voit que l’impérialisme culturel et économique passe par divers moyens : bandes dessinées de propagande pour les enfants, inondation du marché des boissons par Coca Cola, inondation du marché du cinéma par des films états-uniens, etc. Et évidemment, une partie des élites françaises se laissent faire. Soit par franche adhésion à l’American way of life, soit par obligation pour mener à bien leurs objectifs politiques.

Les aides financières des Etats-Unis se font avec des contre-parties économiques mais aussi culturelles. Voilà ce qu’en dit le philosophe et sociologue Michel Clouscard en 1982 :

Je cite souvent comme exemple les accords Blum-Byrnes de 1946 où les États-Unis annulent une partie de la dette française et en échange la France doit retirer les quotas sur les films états-uniens. Ainsi, les producteurs états-uniens diffusent autant de films qu’ils veulent en France.

S’en suivent d’importantes protestations de la part de la CGT et du PCF qui refusent que l’industrie française soit soumise à l’écrasante concurrence états-unienne sur le marché et que le public soit aliéné par la culture de masse produite à la chaine aux États-Unis.

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À propos de l’auteur

Travailleur d'une banlieue de province, possède une licence d'histoire, à République Souveraine.

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1 commentaire

  1. Tu ne nous laisserais pas une petite bibliographie en fin d’article? C’est pour un ami.

    As-tu vu les interviews de Pierre Conesa sur Thinkenview?

    Merci pour ton travail ami Charles.

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