D’aucun considérerait aujourd’hui dans un élan progressiste que l’histoire des sociétés humaines consistant en une perpétuelle évolution positive, l’ensemble des savoirs et techniques auraient-ils, au fil des siècles, tendus vers leur amélioration permanente. Ne leur en déplaise mais il n’en est rien et cette affirmation ne tient plus en ce qui concerne l’art. En effet et tel que le décrivait brillamment Arthur Schopenhauer, l’art est le moyen que trouve le sujet pour s’extraire du monde. L’esthétique quant à elle est le lieu où le discours analyse la distance avec le monde permise par l’art. Tout est politique et par là j’entends que tout délivre un message et véhicule une idée sur le monde. Dès lors il semble insensé de négliger l’apport de l’art dans la compréhension par le sujet de ce qui l’entoure. S’extrayant du monde par la contemplation esthétique, il l’envisage et le conçoit avec bien plus de finesse et apprécie sans doute plus objectivement ses plus grandes qualités comme ses plus grands défauts.

Néanmoins résumer l’activité artistique à ce simple artifice serait bien ingrat. Bien plus qu’uniquement utile à l’individu, l’art a avant tout vocation à être et à demeurer un « stigmate civilisationnel ». En en disant bien plus que n’importe quel ouvrage historique sur nos mœurs passées et présentes et tout compte fait sur nous même, l’art est le témoin suprême des sociétés humaines. Il est ce miroir qui permet de saisir du bout des doigts ce que fut une époque, un lieu ou un évènement social ou politique. Il a donc cette double tâche primordiale et l’envisager comme un simple divertissement ou une activité de seconde zone serait là encore un aveuglément des plus regrettables. L’art est donc avant tout chose exclusivement un produit de l’esprit et le vrai est ce qui s’objective dans l’agir spirituel des hommes. C’est Hegel le premier qui pose véritablement l’identité du beau avec l’art et exclut donc le beau de la nature lorsqu’il s’exprime en ces mots

Cet ouvrage est consacré à l’esthétique, c’est-à-dire à la philosophie, à la science du beau, plus précisément du beau artistique, à l’exclusion du beau naturel […] Le beau artistique est supérieur au beau naturel parce qu’il est un produit de l’esprit. »

En acceptant cette logique selon laquelle, l’art en sublimant la nature s’inspire d’un beau préexistant pour en tirer tout le suc plus ce « petit quelque chose », force est d’admettre qu’aujourd’hui il a échoué. Pire encore peut être s’est-il détourné volontairement de cet objectif pour n’être que l’ombre de lui même : un ersatz, une errance que dis-je un doppelgänger du plus bas étage. J’insiste sur le fait que l’analyse déployée au sein de cet essai, si elle est résolument antimoderne et se veut être un brûlot qui fustige le monde contemporain doit avant tout servir d’outil de réflexion et de débat sur l’état actuel de l’art afin de mieux concevoir celui de demain.

ANTICONFORMISME PRIMAIRE ET ÉLITISME BOURGEOIS PERMANENT

La décadence relevable au sein des mouvements artistiques contemporains semble de prime abord être le corollaire d’une envie irréfragable de se démarquer de la masse perçue comme grouillante et imbécile, envisagée comme le terreau idéal du conformisme, du déni de la créativité et de la mort de l’imagination. On a donc vu fleurir de manière quasi précurseur (dans un processus naturel d’instigation des concepts et idéaux de demain propre à la matière) un anticonformisme particulièrement malsain. Reprenant autant à Nietzsche qu’à Hegel dans leur conception de l’artiste-démiurge, l’analyse a était entièrement dépourvu de toute sa substance. N’en demeure que la bêtise et cette affirmation primaire : l’artiste par essence est un génie, il s’élève au dessus du commun des mortels et ce peu importe ce qu’il produit. En vertu de cette affirmation posée comme principe pour les temporalités passé, présent et futur comment donc l’immonde bête conformiste qu’est la foule pourrait saisir la moindre parcelle de cet esprit brillant ? Comment pourrait-elle apprécier à sa juste valeur les états d’âmes de cet être si particulier ? C’est ainsi que l’Art se défait peu à peu de l’Esthétisme. L’artiste se voit être si glorifié pour un rien que ce Beau dont il était auparavant à la recherche constante est aujourd’hui bafoué à sa guise et applaudi par des amateurs déconstruits.

Le tout se fait dans un mouvement sémantique teinté d’une certaine ironie. En effet, alors même que cette séparation aurait dû mener à une popularisation de l’art, cela ne va mener que le milieu de l’art à se complaire dans un élitisme bourgeois malvenu. On dépossède ainsi le « Beau » objectif de sa compréhension universelle pour le réserver à une élite qui fait mine de saisir, soit disant, la beauté profonde et le message subversif de « Piss Christ » de l’artiste Andres Serrano ou encore l’œuvre « révolutionnaire » de Marina Abramovic. Là où l’artiste était auparavant au service de la société, il souhaite désormais tout faire pour s’en émanciper, s’en extraire et ne plus être tout à fait humain. Il est intéressant de noter que cette analyse ne date pas d’hier. En effet elle est déjà réalisé par Max Nordau, qui dans son ouvrage Entartung paru en 1892, s’exprime ainsi :

« Chaque personne s’efforce par quelques singularités dans sa silhouette, sa coupe, ses couleurs d’attirer violemment l’attention et de faire en sorte de la garder. Chacun veut créer une forte excitation nerveuse, que celle-ci soit agréable ou désagréable. »

On observe bien dans cet extrait que le but des individus en cet fin de XIXe siècle semble être de choquer ses semblables dans l’optique de faire parler de soi. Peu importe que cela soit en bien ou en mal tout réside dans le fait que l’individu se sente galvanisé par l’attention que lui porte le corps social. Exubérance et provocation jusqu’à plus soif vont donc de paire pour assurer la pleine réussite de cette entreprise.

L’ART CONTEMPORAIN APOGÉE DE L’ESCROQUERIE INTELLECTUELLE

L’esthétique contemporaine se trouve dans une position inconfortable de crise. Et cet état de fait semble consubstantiel à l’art contemporain. L’art ne correspond plus seulement aux Beaux-arts, d’où le doute – légitime – sur la crédibilité de certains artistes, surnommés alors charlatans. Faut-il employer une thèse telle que la « Dégénérescence » et se positionner dans le sillon de Max Nordau pour être en absolu désaccord avec ces « salauds » se revendiquant comme artistes ? Tout dans leur univers n’est que transgression pour la transgression et code brisé sans tabou pour la beauté du geste. Or la provocation dénuée de toute substance n’a jamais résolu aucun problème d’aucune sorte dans le monde, ni même fait avancer une quelconque cause. Plus encore l’art contemporain se perd dans une soi-disant recherche de concepts nouveaux souvent poussés à des extrémités peu appréciables. C’est notamment ce qu’on observe dans le concept de « performance » qui prend depuis le milieu du XXe siècle une importance non négligeable dans le champ artistique. Art voulu comme éphémère et qui provient du dadaïsme et du modernisme et se place comme une contre culture encore mal comprise avec des objectifs encore peu définis, flous et imprécis la performance est l’incarnation même de la perte de sens de nos sociétés. Souhaitant inclure le corps et être un art total mais bien loin de la définition et l’idée que s’en faisait Wagner lorsqu’il évoquait le Gesamtkunstwerk

Prenons un point de comparaison efficace car tous deux aux yeux des relativistes – dont je parlerai d’ici peu – peuvent être considérées comme des œuvres d’art égales et dépendant simplement de considération subjective et de goût et de couleurs. Dès lors comparons le plafond de la chapelle Sixtine peint par Michel Ange entre 1508 et 1512 et l’œuvre de l’artiste Paul McCarthy intitulé « The Tree » et installer Place Vendôme il y a quelques année. Sans rentrer dans des considérations concernant une histoire de valeurs et ainsi jouer le jeu de la surmédiatisation de l’œuvre. Force est de constater qu’il existe une différence notable entre peindre une fresque ornementale de plusieurs mètres de large pendant plusieurs années et gonfler des ballons en quelques minutes. L’un nécessitant des connaissances immenses en matière d’art, une intelligence et une fibre artistique hors du commun, l’autre de la vanité profonde.

LE RELATIVISME ESTHÉTIQUE COMME FIGURE DE PROUE

Le relativisme esthétique peut se définir ainsi : il est l’idée selon laquelle les points de vue vis-à-vis de la beauté sont relatifs aux différences de perception et de considération, et n’ont intrinsèquement aucune vérité ou validité absolue. Cette position, majoritairement adoptée par une gauche bien-pensante et soucieuse de son inclusivité, semble en surface, difficilement contestable. En effet, qui oserait remettre en cause le principe humain d’appréciation subjective. « Et vous me dites, amis, que des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter. Mais toute vie est lutte pour les goûts et les couleurs » disait Friedrich Nietzsche, il avait diablement raison mais pas pour les bonnes raisons.

En effet sous son apparente bienfaisance et son respect de l’ensemble des goûts le relativisme esthétique constitue le plus grande renversement intellectuel qui nous émane du siècle dernier. Entendons nous bien, il ne s’agit ni plus, ni moins qu’un refus de reconnaître la moindre once d’objectivité dans l’appréciation d’une œuvre. Ce logiciel de pensée trouve rapidement ses limites en ce qu’il représente une fois mis en pratique. La plus grande symphonie de Beethoven, aussi parfaite soit-elle mathématiquement parlant, est potentiellement à mettre au même niveau que le dernier morceau de musiques électronique commercial passant en radio. Puisque tout n’est que subjectivité et appréciation personnelle comment pourrait-on estimer qu’une œuvre est supérieure à l’autre ? On a ainsi dénué le « Beau » de la technique. Voyez vous le danger qui guette derrière cette analyse. Tout est beau et rien ne l’est à la fois et bien souvent – si ce n’est systématiquement – celui ci est dicté par une classe bourgeois dominante ayant main mise sur ce qui transgressif donc à garder et ce qui se complaît dans un classicisme désormais malvenu à éliminer. Plus encore, la transgression correspond en réalité à une véritable inversion des valeurs. Le bien fait, l’élégant et le grandiose y sont déplaisants et la médiocrité devient vertu.

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UN ART A LA DÉRIVÉ, MIROIR D’UNE SOCIÉTÉ NÉOLIBÉRALE

Or et comme énoncé précédemment, l’art est intrinsèquement lié aux sociétés humaines. Produit de culture, il est même l’antithèse de l’état de nature puisqu’il procure une « satisfaction désintéressée » pour le spectateur. Quiconque connaît à minima les travaux philosophiques ou anthropologiques qui s’étendent de Descartes à Lévi-Strauss sait que l’être humain s’élève au dessus du règne animal par trois caractéristiques majeurs : sa conscience réflective ; je suis conscient que je suis moi ; son libre-arbitre – quoi qu’en dise les déterministes et autres camarades spinoziste que je salue dans ce billet – et sa capacité à ressentir un plaisir désintéressé. Mais que suppose ce dernier ?

Il suppose quelque chose qui appliqué à l’art est assez simple à comprendre et à appréhender. L’Homme dans son appréciation de celui ci n’a pas à attendre une quelconque contrepartie monétaire. Il admire et cette admiration ne peut lui procurer que des bienfaits intellectuels – ou physiques dans le cas d’un syndrome de Stendhal. Nullement, en théorie, le spectateur n’a à rémunérer l’artiste de lui avoir offert ce plaisir.

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Cette analyse ne doit pas faire oublier une réalité explicite et tangible. Il nous faut comprendre que la commercialisation de l’art, apparue à la fin du XIXe siècle en réaction à la disparition du mécénat a appelé les artistes à être de plus en plus subversifs dans une optique de démarcation permanente. En effet il a fallu se placer sur ce qu’on appeler désormais le « marché de l’art » preuve s’il en est du glissement sémantique du milieu vers le libéralisme marchand. Si bien que la compétition artistique, qui auparavant se faisait essentiellement sur le terrain de l’harmonie de l’œuvre, de la technicité et du génie déployés pour tendre vers le « Beau » dans sa conception platonicienne, se livre à présent sur celui de la transgression. La recherche systématique et immature du moyen le plus efficace de choquer est devenu une obsession pour quiconque souhaite survivre dans cette jungle qu’est devenu le milieu de l’art, surtout que la concurrence est rude.

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Le domaine artistique a donc subi ce que vivent la plupart des sujets à notre époque contemporaine. À savoir un effondrement des valeurs traditionnelles remplacées dès lors par des valeurs pécuniaires et une marchandisation constante. Tout se paye et tout est apprécié selon une grille de lecture capitaliste. Cette grille ne peut se prévaloir d’envisager des rapports non marchands. Elle ne souhaite que la destruction des différentialismes et espère qu’en imposant un « fordisme culturel » elle puisse faire de l’art un produit de consommation comme un autre. Il est d’ailleurs troublant de remarquer que certains artistes s’en sont rendu compte et s’en amusait. On peut penser à Andy Warhol, dont on peut ressentir dans certaines de ses œuvres – Campbell’s Soup Cans pour ne citer qu’elle – qu’il avait senti le vent tourner et souhaitait sonner la cloche d’alarme sur l’immiscion de la société de consommation jusque dans la peinture désormais standardisée.

Dès lors et en reprenant notre analyse primaire sur la double fonction de l’Art on comprend mieux en quoi :

D’une part, le modèle néo-libéral a tout intérêt à laisser le progressisme être sa cavalerie d’avant-garde. En effet, en réduisant à néant les valeurs conservatrices, et en reniant, au nom de la liberté comprise comme une jouissance sans entrave, tout le carcan moral qui agissait comme garde fou au passage d’une forme non marchande à une forme marchande de l’offre de biens et services, le progressisme ne fait qu’accélérer un mouvement déjà bien mis en place. Les deux pans du libéralisme se nourrissent mutuellement de leur folie consumériste et inonde toute beauté désintéressée.

D’autre part et enfin, tel Narcisse s’admirant dans les eaux d’une onde pure, de la fonction de marqueur temporel ne demeurera que le triste reflet d’une société déstructurée, égoïste et vaniteuse. Quelle trace laisseront nous de notre époque si ce n’est celle du culte de l’instantané et de la bêtise crasse ? Dans le mythe moderne, Narcisse est puni parce qu’il est amoureux de lui. Sa punition est la mort : on le dit noyé de s’être trop penché sur son image, d’avoir cherché dans le reflet ce qui ferait miroir à cette image. Le miroir occupe donc une position stratégique parmi les moyens de se connaître, de s’objectiver, de se regarder comme objet. Il permet de poser, en face de soi-même, un autre soi-même et de se regarder dedans. Je me connais alors en me projetant comme un autre.

« Dans cet affrontement avec le miroir, il y a à la fois dualité, dédoublement et unité, identité. C’est le même qui est deux » Jean-Pierre Vernant

L’analogie pouvant être faite avec ce que vivent nos sociétés occidentales n’en est que trop ironique. Notre égoïsme ne nous mènera qu’à notre perte.

BIBLIOGRAPHIE

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À propos de l’auteur

L'anarchiste tory le plus cool du web. Promoteur de common decency dans les dents du libéralisme. Je lutte pour une union du souverainisme et du socialisme

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