Je tape souvent sur quelques figures de gauche qui versent dans le socialisme bourgeois, c’est chose méritée dans la mesure ou celui-ci « invisibilise » – pour reprendre une terminologie intersectionnelle – la lutte des classes au profit de la pacification sociale par la réforme gentillette et les œuvres de bienfaisance héritées de la morale catholique. Et bien ce socialisme bourgeois ne soit pas une fatalité, si vous en êtes atteint, vous pouvez encore être sauvé – ça c’est de la terminologie moralisante catholique – ou déconstruit – pour reprendre encore la terminologie intersectionnelle – comme nous le prouve l’exemple de Franz Mehring dont vous avez peut-être déjà entendu parler car c’est l’un des fondateurs du mouvement spartakiste en Allemagne.

Mehring est surtout connu pour ses travaux sur l’histoire et particulièrement l’histoire de la littérature. Il est l’auteur notamment de La légende de Lessing à propos duquel Friedrich Engels écrit en 1892 dans une lettre à Auguste Bebel :

« Je viens de lire La légende de Lessing dans la Neue Zeit et cela m’a fait grand plaisir. Le travail est vraiment excellent. J’ajouterais des nuances de détail, mais dans l’ensemble, il a visé juste. Et c’est une véritable joie de voir que la conception matérialiste de l’histoire commence enfin à être utilisée pour ce qu’elle est: un fil conducteur dans l’étude de l’histoire, alors que d’une façon générale elle a été réduite à des balivernes depuis vingt ans dans les travaux des jeunes du parti. »

De tels éloges de la part de Friedrich Engels ne sont pas peu de choses, on connaît la grande finesse et l’intelligence du personnage, comme en témoignent les mémoires du gendre de Karl Marx, Paul Lafargue :

Pourtant, Franz Mehring n’est pas un marxiste de la première heure, avant d’aboutir à sa Légende de Lessing, il fût un journaliste dans la veine du socialisme bourgeois ou conservateur, tel que le décrivent Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste du parti communiste :

En tant que rédacteur en chef de la Berliner Volkszeitung, il s’oppose aux lois de Bismark contre les ouvriers et tente de sensibiliser la bourgeoisie au sort de la classe prolétaire et à la question sociale. Il est alors le journaliste de gauche le plus important de son époque, de l’autre côté du Rhin. Mais très vite il comprend l’impasse dans laquelle se trouve la gauche embarrassée de ses sentiments bourgeois et en 1891, il rompt les attaches avec cette bourgeoisie de gauche. Il se consacre alors au matérialisme historique et devient l’un des écrivains marxistes les plus influents de cette fin de siècle et surtout, de ce début de XXe siècle naissant. Après la mort d’Engels, il se bat contre Eduard Bernstein et le néo-kantisme en vogue dans la social-démocratie allemande, se faisant l’ardent défenseur du matérialisme historique.

À propos d’Eduard Bernstein :

Mais ce sont donc ses travaux sur la littérature qui font de lui une figure, non pas importante – puisqu’il l’est de toute façon – mais singulière du marxisme. Il occupe en effet un champ d’étude laissé relativement à l’abandon par les théoriciens marxistes. Marx et Engels eux-mêmes ont assez peu écrit à ce sujet, tout comme Lénine qui n’y consacra en définitive que quelques articles ponctuels et qui n’ont pas marqué l’histoire (en dépit de ce qu’on pouvait affirmer en URSS). Et si Mehring dit lui-même qu’il ne s’intéresse pas à la théorie pure, c’est bien à lui qu’on doit les travaux de critique littéraire et d’histoire de la littérature les plus importants de cet entre-deux-siècles, analysant les grands courants et les grandes œuvres des XVIIIe et XIXe siècles en s’attachant à l’étude des conditions économiques et matérielles de leur époque en se basant donc sur les notions de superstructure et d’infrastructure développées par Marx.

Alors voyez, Mehring nous le prouve : si quelques gauchistes passent souvent du col Mao au Rotary et deviennent des bourgeois repus (coucou Dany, coucou Glucksmann et bien d’autres), il est tout à fait possible de faire chemin inverse.

À propos de l’auteur

Amateur d'art, d'esthétique et de culture, pourfendeur de fans de k-pop.

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